Voitures autonomes et conducteurs dépendants.

Avez-vous entendu parler des Assises Nationales de la Mobilité ? Initiée par la Ministre des Transports, Madame Elisabeth Borne, cette démarche inédite a débuté en septembre 2017 par trois mois de réflexion, à l’échelle nationale, sur différentes thématiques liées à la mobilité. Dans son discours de clôture des Assises du 13 décembre dernier, Elisabeth Borne a décrit les grands axes de travail qui serviront de socle au volet « programmation et financement des infrastructures » de la loi d’orientation des transports qui sera débattue en 2018. La bonne nouvelle, c’est que la France devrait (enfin !) se doter d’une réelle politique en faveur du vélo. La moins bonne, c’est que la voiture autonome fait officiellement partie des chantiers majeurs du gouvernement…

A l’ère du tout numérique et de la révolution digitale, il est naturel de vouloir miser sur les nouvelles technologies pour nous aider à résoudre nos épineux problèmes de mobilité. Une rapide recherche sur internet vous permettra de lister les multiples avantages de la voiture autonome : « on dit qu’elle pourrait permettre aux personnes âgées et handicapées d’être véhiculées, de limiter les embouteillages mais aussi le nombre d’accidents » (cf. Où va la voiture sans conducteur ? – Le Monde, Juillet 2016). Une solution miracle en somme ? C’est ce que nous allons voir. Aujourd’hui, nous allons donc parler voitures intelligentes, mais aussi : éthique, idiots au volant d’une Tesla, business, vieil oncle d’Amérique, autonomie et dépendance…

1. Le mythe du risque zéro

Le principal bénéfice attendu de la voiture autonome – et l’argument numéro 1 avancé par les constructeurs automobiles – c’est une réduction drastique du nombre d’accidents de la route. Pour mieux comprendre, allons donc jeter un œil au site de l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière. Le bilan annuel de l’accidentalité en France métropolitaine fait froid dans le dos : en 2016, près de 3 500 personnes ont trouvé la mort dans un accident de la route et plus de 72 000 personnes ont été blessées, dont environ 27 000 ont dû être hospitalisées. 90% de ces accidents étant dus à une erreur humaine, il est donc logique de penser que les nouvelles technologies puissent contribuer à leur diminution. Quoique…

Avant d’être autonome, la voiture est avant tout un engin mécanique lourd, lancé à une vitesse plus ou moins importante, qui aura toujours besoin d’une distance minimale de freinage pour pouvoir s’arrêter. Certains accidents seront donc inévitables. Se posent alors de réelles questions éthiques, dont les réponses devront être programmées dans les algorithmes de la voiture intelligente : face à dix piétons qui traversent soudainement la route, le véhicule choisira-t-il de donner un brusque coup de volant pour les éviter, quitte à se fracasser contre un mur et que le conducteur meure sur le coup, ou bien percutera-t-il les piétons pour épargner la vie du conducteur ? (cf. Le dilemme macabre des voitures autonomes – Le Monde, Juin 2016) Cette question n’a rien d’anodin. Allez donc expliquer à des parents, dont l’enfant se serait fait écraser par une voiture autonome, que l’algorithme était programmé d’avance pour sauver la vie du conducteur. A l’inverse, allez donc expliquer à une femme qui vient de perdre son époux dans un accident que son mari est décédé car l’algorithme a fait faire une sortie de route à sa voiture pour éviter de percuter un chevreuil… Et si le « choix » est laissé au véhicule, la responsabilité du conducteur sera-t-elle définitivement hors de cause ? Rien n’est moins sûr…

Une autre question, que je ne peux m’empêcher de soulever, c’est celle du risque de  piratage informatique. On aura beau créer le système le plus sûr du monde, celui-ci aura toujours des failles. Des chercheurs de l’université de Washington ont d’ailleurs montré la faiblesse des systèmes actuels, qu’ils ont réussi à berner en collant simplement de petits autocollants sur des panneaux de signalisationQue se passerait-il si des terroristes venaient à prendre le contrôle des voitures autonomes ? Imaginez l’attentat de Nice, à grande échelle, avec non pas un camion, mais des centaines de voitures programmées pour foncer sur les piétons… Un scénario terrifiant mais qui n’a rien d’absurde au vue du contexte actuel.

2. Autonome certes, mais pas sans conducteur…

Dans les faits, la voiture ne pourra pas être autonome à 100%. Comme pour tout système automatisé, il y aura toujours des situations imprévues qui n’auront pas été programmées dans le logiciel de contrôle ; il y aura toujours le risque qu’une anomalie technique mette en défaut le système informatique ou les capteurs. Quelque soit le degré d’autonomie d’une machine, il est essentiel qu’un humain puisse reprendre la main en cas de dysfonctionnement. Prenons l’exemple des métros automatiques : les systèmes sont certes d’une efficacité exemplaire, mais ils ne sont pas infaillibles. Lorsqu’un matériel est en rade, une personne habilitée doit pouvoir conduire la rame en mode manuel pour la ramener au dépôt ; en cas d’incident, un technicien doit pouvoir intervenir depuis le poste de commande, ne serait-ce que pour couper l’alimentation électrique.

Le problème, c’est que les constructeurs automobiles laissent planer l’ambiguïté sur la définition du mot « autonome ». Prenons l’exemple de Tesla qui commercialise actuellement des voitures électriques équipées d’un mode « pilote automatique », présenté comme l’anti-chambre de la voiture autonome. Cette fonction permet de maintenir le véhicule dans sa file, de conserver les distances de sécurité, de freiner en vue d’un obstacle et même de dépasser un véhicule avec activation automatique du clignotant – sans que le conducteur ait à intervenir. Cependant, celui-ci est censé garder les mains sur le volant afin de demeurer « maître et responsable » de son véhicule. Résultat : on ne compte plus les séquences YouTube où des conducteurs, goguenards, se filment tranquillement installés sur la banquette arrière ou à la place du mort (qui porte bien son nom), filant à vive allure sur l’autoroute, sans que personne ne soit assis sur le siège du conducteur… Tapez voir « Idiot », « Tesla » et « Autopilot » sur Youtube – la dégaine des conducteurs à elle seule vaut le détour… Plus sérieusement : de tels comportements ne sont pas sans conséquence. Début mai 2016 à Orlando, en Floride, un conducteur de Tesla a trouvé la mort, percutant de plein fouet un semi-remorque alors qu’il avait activé le « pilote automatique » de sa voiture et était occupé à visionner une vidéo sur un lecteur DVD portable (Voiture : les limites et les dangers de l’autonomie – Le Monde, Juillet 2016).

Quand on regarde de plus près les « erreurs humaines » qui sont à l’origine des accidents mortels de la route, on constate qu’il s’agit principalement de comportements à risque (vitesse excessive, consommation d’alcool ou de stupéfiants, utilisation du téléphone etc.) ainsi que la fatigue ou la somnolence du conducteur. Si la voiture autonome est certes capable d’éviter certains accidents, elle incite insidieusement les conducteurs à être de moins en moins vigilants, à se reposer de plus en plus sur la technologie, encourageant l’insouciance des uns, voire la prise de risque des autres. Un conducteur éméché, drogué, fatigué ou absorbé par son téléphone ne sera nullement en mesure de reprendre la main sur un système défaillant ou dans une situation à risque imprévue. Alors, plutôt que de miser sur la voiture intelligente pour limiter les accidents de la route, pourquoi ne pas plutôt responsabiliser les conducteurs, lutter contre les dépendances, renforcer les contrôles ou tout simplement inciter les personnes éméchées, fatiguées et les accros du téléphone à… ne pas prendre leur voiture et préférer le train ? Car – les constructeurs de voiture se gardent bien de dire – la meilleure stratégie pour réduire le nombre d’accidents de la route, c’est tout simplement… de réduire le nombre de voitures en circulation !

Certes, me direz-vous, mais supposons que nous arrivions à régler ces « quelques » détails juridiques et techniques… La voiture autonome, c’est la liberté, un rêve qui devient enfin réalité ! Désolée, mais je devoir vous faire redescendre sur terre…

3. La voiture autonome reste avant tout… une voiture !

Avant d’être un rêve, la voiture autonome est surtout une aubaine pour l’industrie automobile. Il faut dire que l’image de la voiture avait pris un sacré coup depuis ces dernières années. Longtemps synonyme d’indépendance et de liberté, elle est désormais pointée du doigt pour les conséquences désastreuses de son utilisation à outrance : embouteillages, accidents, pollution sonore, pollution atmosphérique, etc. Heureusement, la voiture autonome est arrivée ! « Smart », « connectée », « intelligente », voici les adjectifs qu’il suffisait d’accoler au mot « voiture » pour que celle-ci devienne, comme par magie, la solution aux problèmes qu’elle avait elle-même engendrés. Avec la voiture autonome, (presque) plus d’accidents, (presque) plus d’embouteillages, (presque) plus d’émissions de polluants, (presque) plus de temps perdu à chercher une place de parking… Bref : un monde (presque) parfait ! Mais depuis quand l’objectif de l’industrie automobile est-il de sauver la planète ? Sa raison d’être n’est-elle pas plutôt… de produire et de vendre des voitures ?

En y regardant de plus près, on se rend compte que la voiture autonome n’est rien d’autre qu’un énorme business. Lorsque l’on prétend qu’elle permettra aux seniors et aux personnes en situation de handicap d’être véhiculées, n’allez pas croire que l’on se soucie réellement de la mobilité de ces personnes fragiles. Non. On cherche tout simplement à gagner de nouvelles parts de marché que la voiture traditionnelle n’était pas en mesure d’atteindre. Ceux qui n’ont pas de permis ou qui ne peuvent pas conduire, ceux qui se déplacent à pied, à vélo ou en transports en commun : voilà les nouveaux clients des voitures autonomes ! C’est sans compter les amateurs de voiture, les fanas de technologie, les flambeurs, les curieux et les autres, qui seront avides de tester ces voitures du XXIème siècle.

Gardons bien à l’esprit que l’autonomie a un prix. Même en envisageant une diminution des coûts, liée à une généralisation des équipements technologiques d’ici à dix ans, la voiture autonome continuera de coûter au minimum entre 5 000 et 10 000 euros de plus qu’un véhicule classique. Le Français moyen n’est pas prêt de posséder sa propre voiture autonome, d’autant que les pionniers du secteurs sont surtout des constructeurs haut de gamme et que le modèle économique envisagé repose sur la location plutôt que sur la propriété des véhicules (cf. Voiture : Les limites et les dangers de l’autonomie – Le Monde, Juillet 2016). Par ailleurs, la voiture autonome ne peut fonctionner sans une armada de réseaux et d’infrastructures : bornes le long des voies, dispositifs de gestion centralisée de l’information, système de voirie dédié, feux de circulation émetteurs, etc. Bref : sans investissements massifs, point de voiture autonome ! (cf. La promesse de la voiture autonome n’engage que ceux qui veulent y croire – Le Monde, Décembre 2017)

Il s’agit là d’une mécanique bien connue de l’industrie automobile : plus on investit dans la voiture, plus les gens utilisent la voiture et plus… on investit dans la voiture ! Concrètement, cela signifie que cet argent ne sera pas investi dans le développement des autres modes de transport, tels que le vélo ou les transports publics, qui ont pourtant des impacts sociaux et environnementaux extrêmement bénéfiques. Tous les millions investis dans la voiture autonome seront d’autant moins de millions utilisés pour développer les énergies renouvelables, rénover l’isolation de nos logements, offrir une meilleure éducation à nos enfants, améliorer notre système de santé, aider les plus démunis etc. Dans un monde de plus en plus inégalitaire et à l’avenir écologique incertain, je me pose la question : la voiture autonome, est-ce vraiment la priorité ?  

4. L’oncle Google veille au grain…

La grande nouveauté de la voiture autonome, c’est qu’elle n’est plus l’apanage des constructeurs automobiles. L’un des leaders du marché n’est autre que… Google ! Ce bon vieil oncle d’Amérique qui connaît tout de vous : vos recherches sur internet, les mails que vous envoyez avec votre messagerie Gmail, les fichiers que vous partagez sur votre Google Drive, les vidéos que vous regardez sur Youtube, les itinéraires que vous cherchez sur Google Maps… L’insatiable Google s’est mis en tête d’étendre son empire de l’Internet au monde réel, à travers les objets connectés, la santé et… les transports. Il contrôle déjà le premier outil de mobilité, le smartphone, grâce à son système d’exploitation Android. Reste l’automobile.

La stratégie de Google est implacable : donner accès à des services gratuits, en échange desquels les utilisateurs acceptent d’abandonner leurs données personnelles, et monétiser ces renseignements, auprès des annonceurs, en publicité ciblée pour déclencher des ventes. Aujourd’hui, Google peut suggérer aux conducteurs de se rendre à tel ou tel endroit en leur indiquant les lieux de consommations alentours. Demain, la voiture autonome conduira directement ses passagers là où Google Maps leur proposera de se rendre – à condition bien sûr que les commerçants aient payé une contribution à Google afin d’être référencés sur la carte…  (Pourquoi Google mise sur la voiture sans conducteur ? – Alternatives Economiques, Janvier 2015) Autonome, vous avez dit autonome ? Moi, je ne peux m’empêcher de penser au Big Brother de George Orwell…

Alors, quitte à choisir : je préférerais des voitures propres, plutôt que des voitures autonomes ; des conducteurs responsables plutôt que des voitures intelligentes et, de manière générale : moins de voitures, qu’elles soient autonomes ou pas !

Adeptes de la voiture, je vous ai senti frémir à la lecture de cet article. Ne vous inquiétez pas : la France compte toujours plus de voitures, plus de kilomètres pour chaque voiture et plus de routes comme l’ont constaté les journalistes d’Alternatives Économiques, au travers d’une remarquable infographie du numéro de décembre 2017 (cf. l’article en ligne : Increvable voiture). Bref : l’automobile a encore de beaux jours devant elle – du moins, jusqu’à ce que l’on soit définitivement à court de pétrole…

Bien heureusement, la voiture autonome n’est pas l’unique priorité du gouvernement. Les Assises de la Mobilité ont été l’occasion de faire émerger des propositions clefs, à l’instar du plan vélo, mais aussi la question du ferroviaire en France (qui pourrait transporter bien plus de passagers et de marchandises qu’il ne le fait actuellement), le désenclavement des territoires périurbains et ruraux, la sûreté des déplacements (avec notamment la lutte contre le harcèlement dans les transports), etc. Autant de propositions qui permettraient aux citoyens d’être plus autonomes et moins dépendants… de leur voiture !

Sur ce, good night et souvenez-vous de cette phrase du chat de Geluck : « La voiture intelligente roulera sans conducteur et le conducteur intelligent roulera sans sa voiture car il empruntera les transports en commun. »

* * *

Pour aller plus loin, je vous invite à aller faire un tour sur le site des Assises Nationales de la Mobilité où vous pourrez retrouver toutes les propositions citoyennes, ainsi que les travaux des différents ateliers. Vous trouverez également sur YouTube les vidéos de la journée de clôture des Assises, avec notamment le compte-rendu du groupe de travail sur la mobilité propre.

4 commentaires sur “Voitures autonomes et conducteurs dépendants.

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  1. La voiture autonome est surtout une aubaine de l’informatique, les grands constructeurs d’automobile ne font que l’adapter. Google, « don’t be evil », please ! Quant au épuisement des ressources pétrolières, la voiture électrique est déjà la pour prendre le relai. Pourquoi pas, mais la question est d’où vient l’électricité et les batteries.

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  2. Tres bon article. Il est clair que tres rapidement notre mode de vie devra changer si nous voulons proteger notre environnement.
    Le tout numerique, branché n’est pas la solution.

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  3. Ah mais non, moi je veux continuer à suer à grosses gouttes quand je fais un créneau ou quand je dois effectuer un démarrage en côte. Plus sérieusement, à force de nous fournir des téléphones intelligents, des voitures intelligentes, des centres de préparation de commande tout automatisés, n’allons-nous pas perdre notre intelligence?

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