Cent fautes ou sans faute ? Telle est la question !

Ah, les vacances de Noël ! La neige, les cadeaux, les Bredele, le Last Christmas de George Michaël, les pré-soldes et surtout… le concours de professeur des écoles qui approche à grands pas ! Entre deux séances de révisions, il me prend l’envie de vous faire partager mes dernières découvertes en orthographe… Eh oui, on en apprend tous les jours !

Vous êtes vous déjà demandé pourquoi le français était si compliqué ? Vous dites vous parfois que, ma foi, c’est tout de même un comble qu’une marchande de foie vende du foie dans la ville de Foix ? Êtes-vous curieux, avides d’apprendre de nouvelles choses pour épater la galerie ? Ne cherchez plus ! Aujourd’hui, nous allons parler : poissonnerie, art abstrait, graphèmes, théorie du plurisystème et pédagogie. 

1. Que diable allaient-ils faire dans cette galère ?

Dans une langue idéale, un son devrait toujours s’écrire de la même façon. Certaines langues, telles que le finnois, le serbo-croate ou l’italien, s’approchent de cet idéal linguistique : on dit qu’elles ont une orthographe transparente. Ainsi, les Finlandais, les Serbes et les Italiens peuvent se targuer d’être des cracks en orthographes, alors que nous, petits Français, passons notre temps à nous poser mille-et-une questions. « Au temps pour moi » ou « Autant pour moi » ? Cendrillon portait-elle des chaussures de « verre » ou de « vair » ?  Votre colis sera-t-il disponible d’ici « cette semaine » ou bien « sept semaines » ? Bref : une galère sans nom…

Prenez par exemple le son [s]. En français, celui-ci peut être représenté par une multitude de lettres ou combinaisons de lettres différentes : « sac », « bosse », « cela », « leçon », « scène », « nation » et « six ». A l’inverse, la lettre « s » peut transcrire plusieurs sons : [s] comme dans « salut », mais aussi [z] comme dans « oser » ou encore rien du tout comme dans « écoles ».

On comprend maintenant les déboires orthographiques des petits Français lorsqu’ils apprennent à écrire ou encore le désespoir des touristes étrangers qui essaient vainement de vous expliquer qu’ils cherchent « l’Awque du Triope sour la Plassé dé l’Etauilé » – comprenez : l’Arc de Triomphe sur la Place de l’Étoile !

Heureusement, les Français ne sont pas les seuls à batailler avec leur orthographe opaque : les Anglais ne sont pas en reste. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à se moquer du décalage entre l’orthographe et la prononciation de leur langue. « Ghoti » est ainsi une célèbre orthographe fictive du mot… « Fish » ! Le « gh » pouvant être prononcé [f] comme dans « enough » ; le « o »  [i] comme dans « women » et le « ti » [ʃ] comme dans « nation ».

2. Pourquoi le français est-il si compliqué ?

La faute au latin et à des choix linguistiques pas toujours judicieux…

Dans sa graphie classique, le latin n’utilisait que 23 lettres : A, B, C, D, E, F, G, H, I, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, V, X, Y, Z (21 même, puisque le Z et le Y sont venus plus tard, de l’alphabet grec). Cet alphabet était cohérent avec le nombre réduit de phonèmes (de sons) que comportait la langue latine… mais pas avec le nombre important de sons que comportaient les langues dérivées du latin ! Les linguistes ont donc dû trouver des solutions pour retranscrire de nouveaux sons.

Mais comment faire ?

  • Méthode 1 : inventer de nouvelles lettres | La lettre « j » est ainsi apparue à la Renaissance pour coder le son [ʒ] (comme dans « jeune ») et la lettre « w » a été introduite au début du XXème siècle pour retranscrire des mots anglais, tels que « wagon ». Le problème, c’est que le « w » est en fait un doublon de la lettre « v » :  pourquoi écrire « wagon » alors que l’on prononce « vagon »?
  • Méthode 2 : différencier les lettres | Le « v » et le « u » correspondaient en effet à une seule et même lettre latine.
  • Méthode 3 : ajouter des accents | Ils permettent de différencier « e », « é », « è » et « ê »… quoique cette distinction ne soit pas forcément faite selon les accents régionaux.
  • Méthode 4 : combiner des lettres | C’est ainsi qu’apparaissent des combinaisons telles que : « ou », « eu », « an », « on », « un », « in », « gn » et « ch » – avec encore quelques doublons inutiles : en/an et ei/ ai par exemple.

Force est de constater que ces méthodes n’ont pas simplifié l’orthographe de la langue française ! Loin s’en faut… La prononciation de la langue française : de l’expressionnisme abstrait ? – pour reprendre les mots de l’humoriste américain Sebastian Marx.

Certes, l’orthographe du français est complexe, alambiquée, tirée-par-les-cheveux… mais elle est loin d’être absurde ! Heureusement, Nina Catach est passée par là pour mettre un peu d’ordre dans cette cacographie apparente.

3. Les trois systèmes graphiques du français

Spécialiste de l’histoire de l’orthographe du français, Nina Catach a développé la théorie du plurisystème, qui repose sur la décomposition des mots en unités élémentaires appelées graphèmes.

Un graphème peut être une lettre (« a ») ou un groupe de lettre (« ain »). Ainsi, le mot « pourchasser » est composé de 8 graphèmes : p/ou/r/ch/a/ss/e/r. Il est en effet logique de former les paires « ou », « ch » et « ss » : lorsque vous lisez « ou », vous ne lisez pas « o » puis « u » mais bien « ou » comme une seule entité. La lettre finale « r » n’est pas rattachée au « e » car il s’agit d’une marque de l’infinitif qui n’est pas prononcée. Si vous avez des doutes sur ce dernier point, vous allez bientôt comprendre pourquoi le « e » et le « r » sont pris séparément.

Nina Catach a ainsi distingué trois systèmes graphiques dans la langue française : le système phonogrammique, le système morphogrammique et le système logogrammique. 

3.1. Le système phonogrammique

Le système phonogrammique décrit les unités de l’écrit qui codent les unités de l’oral, c’est-à-dire des graphèmes qui transcrivent des sons. On les appelle des phonogrammes et il représentent près de 85% des graphèmes de la langue française.

Le mot « café », par exemple, comporte quatre graphèmes c/a/f/é qui codent exactement quatre sons [k]/[a]/[f]/[e]. Ce sont quatre phonogrammes.

Le mot « cafés », au pluriel, comporte cinq graphèmes c/a/f/é/s mais seulement quatre sons [k]/[a]/[f]/[e]. Les quatre premiers graphèmes sont des phonogrammes, mais ce n’est pas le cas du « s » final qui n’est pas prononcé. Il est la marque du pluriel : c’est un morphogramme grammatical.

3.2. Le système morphogrammique

On distingue deux types de morphogrammes :

  • les morphogrammes grammaticaux qui donnent une indication sur le nombre, la désinence, la personne etc.
  • les morphogrammes lexicaux qui portent une signification lexicale sur l’origine du mot.

Le mot « (tu) dis » est composé de trois graphèmes d/i/s : « d » et « i » sont des phonogrammes alors que « s » est un morphogramme grammatical qui signale la deuxième personne du singulier.

Le mot « rang » est composé de trois graphèmes r/an/g : « r » et « an » sont des phonogrammes alors que « g » est un morphogramme lexical qui renseigne sur la famille du mot (ranger/rangement).

Vous comprenez maintenant la décomposition en 8 graphème du mot « pourchasser » : p/ou/r/ch/a/ss/e/r. Les 7 premiers graphèmes sont des phonogrammes mais le dernier graphème « r » est un morphogramme grammatical qui marque l’infinitif.

3.3. Le système logogrammique

Le système logogrammique est le dernier système identifié par Nina Catach. Il permet de distinguer graphiquement les homophones qui ne sont pas des homographes : c’est-à-dire des mots qui se prononcent de la même façon mais qui n’ont pas la même orthographe. C’est par exemple le cas du « teint » de la peau et du « thym » que vous pouvez cultiver dans votre jardin.

On distingue à nouveau deux types de logogrammes :

  • les logogrammes lexicaux : comme par exemple le « d » à la fin du mot b/o/n/qui permet de le différencier du mot b/o/n.
  • les logogrammes grammaticaux : à l’instant du « t » final de s/o/n/t qui permet de le distinguer du mot s/o/n/.

3.4. Le graphème, un agent double

Mais alors – si vous avez bien suivi – un graphème pourrait donc être à la fois logogramme et morphogramme ? Tout à fait !

C’est par exemple le cas du graphème « g » dans le mot d/o/i/g/t : c’est un morphogramme lexical qui renvoie aux dérivés savants du mot latin digitum (tels que « digital ») mais aussi un logogramme lexical qui permet de différencier le mot « doigt » du verbe devoir conjugué à la troisième personne du singulier (« doit »). Étonnant non ?

4. Quel intérêt pour les enseignants ?

Réponse A : Briller dans les soirées mondaines : Saviez-vous que le graphème est la plus petite unité distinctive et/ou significative de la chaîne écrite?

Réponse B : Occuper ses neveux durant les longues soirées d’hiver : Allez, les louloutes, combien de morphogrammes dans « immarcescible » ?

Réponse C : Devenir un pédagogue hors-pair et mieux cerner les difficultés des élèves : Si Kévin enchaîne les zéros en dictée, ce n’est pas parce qu’il est nul : c’est parce qu’il fait systématiquement des erreurs logogrammiques ! 

Réponse D : Trouver un sujet tout fait pour son blog : Bon, je suis en pleines révisions pour mon concours, je n’ai pas suivi l’actualité depuis un petit bout de temps… De quoi vais-je bien pouvoir leur parler ?

…  Réponse C, bien sûr !

L’intérêt des trois systèmes graphiques de Nina Catach est de pouvoir établir des critères objectifs pour évaluer les compétences des élèves et les aider à progresser.

Par exemple, lorsqu’un élève écrit « un abrit », il est tout naturel… de le féliciter ! Il s’agit d’une erreur de type logogrammique fréquente chez les élèves qui apprennent le français. En effet, l’enfant a bien compris que le mot faisait partie de la même famille que le verbe « abriter » et il a parié sur le fonctionnement régulier de la langue en employant le morphogramme lexical « t ». Voilà une erreur positive qui s’inscrit dans une dynamique d’apprentissage.

Autre exemple : si un élève de CE1 écrit dans une dictée « les poissons rouges nages », il est tout naturel… de le féliciter à nouveau ! Voilà un élève qui a bien compris l’enchaînement des accords dans un groupe long – ce qui est remarquable en CE1 – mais qui ne maîtrise pas encore l’utilisation des morphogrammes grammaticaux.

La preuve qu’une erreur n’a rien d’une faute et qu’il est essentiel de la replacer dans une perspective d’apprentissage.

A méditer…

Sur ce, good night et bonne à nez !

* * *

 

3 commentaires sur “Cent fautes ou sans faute ? Telle est la question !

Ajouter un commentaire

  1. Très intéressant. Je découvre ce concepts !

    En revanche je découvre aussi deux coquines fautes d’orthographe dans ce billet (dont l’une relève davantage de la coquille de quelques grammes) :

    par toujours judicieux : pas

    quoique cette distinction ne soit pas forcément faites : faite

    🙂

    J'aime

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