Y’a pas forcément de prince charmant derrière tous les crapauds !

Les chansons de Bénabar sont décidément de petites mines d’or où piocher des punchlines pour mes articles. Y’a pas forcément de prince charmant derrière tous les crapauds ! Des crapauds, il y a en pléthore, et ils font de sacrés dégâts. Les révélations de scandales sexuels de ces dernières semaines en sont la preuve. Mais loin des projecteurs d’Hollywood, des hautes sphères politiques et du clinquant monde des entreprises, il y a ces crapauds qui croassent dans l’ombre et détruisent leur princesse à petit feu…

Cette métaphore de conte de fée est prétexte à dénoncer une réalité bien sombre, cachée et terrifiante : celle de la violence dans le couple – également appelé violence conjugale ou violence de genre. Partout on la condamne, on s’accorde à dire qu’elle est inacceptable, mais force est de constater que des violences majeures continuent d’être perpétrées chaque jour sur les plus vulnérables, à savoir les femmes et leurs enfants. Les femmes constituent la majorité écrasante des victimes des violences de couple, mais il est important de rappeler que les hommes aussi peuvent être victimes de violences de leur compagne et que les violences sont également présentes dans les couples homosexuels. Cependant, dans 98% des cas, les agresseurs sont des hommes.

De manière générale, la violence est difficile à penser : c’est un problème qui dérange. Nous avons du mal à croire que la violence ordinaire se produit dans des familles « bien comme il faut », que les hommes violents ne sont pas uniquement des brutes avinées, mais aussi des médecins, des magistrats, des ingénieurs. On préférerait reléguer cette problématique aux marges, l’attribuer aux classes sociales défavorisées. Mais les faits sont là : il existe des individus violents dans tous les milieux et la violence de couple est présente dans toutes les strates sociales. C’est un phénomène massif, un problème de société, dans toutes les sociétés.

L’ampleur de ces violences est démontrée par les statistiques que vous pouvez retrouver sur le site stop-violences-femmes.gouv.fr. On retiendra qu’en France, en moyenne, le nombre de femmes âgées de 18 à 75 ans qui au cours d’une année sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles commises par leur ancien ou actuel partenaire intime, est estimé à 225 000 – soit l’équivalent de la population de la ville de Lille.

La grande question qui me taraude c’est : pourquoi ? Pourquoi des femmes brillantes, belles, intelligentes, se laissent aveugler par ces crapauds qui les traînent plus bas que terre, les frappent et les humilient au quotidien ? Pourquoi ne se révoltent-elles pas ? Pourquoi ne partent-elles pas ?  Et pourquoi, après pourtant des décennies de féminisme, la violence dans le couple continue-t-elle d’entraîner la mort de plus d’une centaine de femmes chaque année en France (123 femmes tuées en 2016) ?

C’est avec ces questions que je me suis rendue à la 8ème édition du colloque annuel sur les violences faites aux femmes, organisé par la ville de Strasbourg, ce mardi 21 novembre 2017. Je suis revenue du Palais de la Musique et des Congrès avec un superbe pussyhat tricoté main, des réponses, mais surtout de nouvelles questions. Je me suis alors plongée dans la lecture de deux ouvrages remarquables qui m’ont permis d’esquisser des réponses : « Femmes sous emprise: les ressorts de la violence dans le couple » par Marie-France Hirigoyen (2005) et « Violences conjugales: le droit d’être protégée » par Ernestine Ronai et Edouard Durand (2017).

Cet article, largement inspiré de ces deux ouvrages, parle de la violence ordinaire, celle que vivent quotidiennement des centaines de milliers de femmes en France : Sophie votre boulangère, Alexandra votre collègue de bureau, Fatima la nounou de vos enfants, Coline votre voisine de pallier, Aude la femme de votre ami médecin. Il est essentiel de comprendre les mécanismes de la violence, de ces violences, pour mieux démonter la stratégie des agresseurs et protéger les victimes. Aujourd’hui, je vais donc vous parler : iceberg, emprise, disjoncteur, marmots et politique.

1 – L’iceberg de la violence

Pour comprendre la violence de couple, il est important de distinguer le phénomène de violence de celui de conflit conjugal. Dans un couple, il y aura forcément des conflits, des différents qui devront être négociés, des disputes plus ou moins fortes avec parfois des agressions verbales et physiques (on parle alors de conflit élevé). Dans un conflit, les deux protagonistes s’affrontent sur un pied d’égalité : chacun est en mesure d’attaquer, de se défendre et de partir si la situation ne lui convient plus. Au contraire, la violence de couple repose sur une organisation de pouvoir asymétrique : un partenaire devient agresseur, l’autre victime. La violence est un instrument, utilisé par l’agresseur pour instaurer et maintenir un rapport de domination sur son/sa partenaire.

Insidieuse, la violence de couple commence souvent par des petites choses de la vie quotidienne, des remarques a priori insignifiantes. Il est trop cuit ce bifteck. Tu aurais pu mettre une jupe pour cette soirée. Pourquoi tu ne sors pas les enfants plus souvent ? Pas assez cuite cette entrecôte… Tu n’as pas l’impression qu’elle est un peu courte ta jupe ? Tout le temps à traîner dehors, et les devoirs des enfants alors ? Cette viande est infecte, on dirait que tu le fais exprès ! Qu’est-ce que c’est que cet accoutrement ? Tu ne vas tout de même pas sortir comme ça !  Si le petit dernier a des mauvaises notes, c’est de ta faute ! Tu es vraiment nulle, tu ne sais rien faire !

Le nerf de la violence de couple, c’est la violence psychologique, une série d’attitudes et de propos qui visent à dénigrer et à nier la façon d’être de l’autre. Il s’agit d’une forme de maltraitance subtile et particulièrement destructrice. Elle débute par de petites attaques verbales difficiles à repérer ; celles-ci se répètent, s’amplifient et se renforcent avec le temps jusqu’à ce que la femme les considère comme normales. Lorsqu’elles sont publiques, les attaques se cachent sous le masque de l’ironie, de façon à s’adjoindre l’approbation des témoins. La femme proteste ? On lui reprochera son manque d’humour, sa susceptibilité, le fait qu’elle prenne tout de travers – tant et si bien qu’elle finira par douter de la réalité de l’agression. Beaucoup de victimes disent que la violence psychologique est la forme d’abus la plus difficile à supporter. La répétition et le caractère humiliant de ces violences détruisent l’estime de soi de la victime et elles peuvent provoquer une véritable usure mentale qui peut amener la personne à se suicider.

La violence psychologique suit généralement un certain scénario : on commence par le contrôle systématique de l’autre, puis arrivent la jalousie et le harcèlement, et enfin les humiliations et le dénigrement. L’agresseur va progressivement isoler la victime de sa famille, de ses amis, l’empêcher de travailler, d’avoir une vie sociale, afin que la vie de l’autre soit uniquement tournée vers lui. La violence psychologique, c’est aussi le refus d’être concerné par l’autre (refuser de parler lors du repas de famille, vouloir faire l’amour après une dispute violente…), l’intimidation par des violences indirectes (briser des objets, brutaliser l’animal de compagnie, jouer avec un couteau…) ou encore les menaces (d’enlever les enfants, de frapper, de se suicider…).

La majorité des conjoints violents usent de la violence psychologique pour terroriser leur compagne et « préparer le terrain » pour d’autres formes de violence. La violence sexuelle arrive généralement très vite : l’homme violent décide quand, comment, si la femme prend une contraception, laquelle, si elle fait une IVG, s’ils ont un enfant ou pas. Cette forme de violence, particulièrement destructrice mais encore tabou, comprend un spectre très large du harcèlement sexuel à l’exploitation sexuelle, en passant par le viol conjugal. La violence physique peut venir tout de suite ou plus tard : gifles, coups, bousculades, morsures, brûlures, strangulations, séquestrations etc. Les violences administratives (confiscation de documents) et économiques (contrôle des dépenses, interdiction de travailler…) accompagnent souvent les autres formes de violence, privant ainsi la victime de son autonomie tout en accentuant son isolement et sa dépendance. La violence peut parfois aller jusqu’au meurtre du conjoint, qui peut être un acte impulsif sur fond de violences répétées et de jalousie ou un « dérapage » dans un contexte de violence physique habituelle. Loin du crime « passionnel », encore perçu par beaucoup comme une circonstance « atténuante », il s’agit d’un acte de domination extrême, une affirmation de la toute-puissance de l’agresseur qui ne peut s’imposer qu’en niant l’autre et sa valeur.

2 – Pourquoi ne partent-elles pas ?

Quand on réalise l’ampleur des violences de couple – à quel point elles peuvent être « violentes » justement – il est naturel de se poser la question : mais pourquoi les victimes ne partent-elles pas ?

Certains tireront une conclusion bien hâtive : si elle se fait tabasser et humilier, c’est qu’elle doit aimer ça au fond… Les violences de couple, du sadomasochisme inavoué ? Non. Trois fois non. Penser cela, c’est justement la preuve d’une méconnaissance profonde du sadomasochisme. Dans ce type de relation, les deux partenaires choisissent d’être dominant/dominé en fixant conjointement les règles du jeu. C’est d’ailleurs bien souvent le masochiste, lui-même, qui, au-delà des apparences, exerce un pouvoir sur son partenaire sadique. Dans le cas des violences de couple, la victime subit des violences qu’elle n’a pas choisies et qui lui sont imposées par son partenaire.

Pour comprendre pourquoi les femmes ne partent pas, il est essentiel d’analyser une double caractéristique des victimes : une vulnérabilité psychologique, liée aux phénomènes de dissociation et d’emprise, ainsi qu’une vulnérabilité sociale.

Le phénomène de dissociation : quand le cerveau disjoncte

Que se passe-t-il dans la tête d’une victime lorsque celle-ci subit des violences ?

Quand il est confronté à une situation de danger, le cerveau commande à l’amygdale cérébrale de produire des hormones de stress (adrénaline, cortisol) pour mettre l’organisme en état d’alerte : les muscles se contractent, le cœur s’accélère. En parallèle, le cortex analyse la situation et prend une décision : s’enfuir ou, s’il n’y a pas de danger, calmer l’amygdale en secrétant d’autres neuromédiateurs.

Dans des situations de violences extrêmes, le cortex n’est pas en capacité d’analyser la situation car celle-ci est incompréhensible, inimaginable, impensable. Comment comprendre que votre mari, le père de vos enfant, est en train de vous étrangler ou de vous violer… Le cortex, totalement dépassé par l’évènement, n’est plus en mesure de réguler l’activité de l’amygdale cérébrale qui continue de générer des hormones de stress, en quantités de plus en plus importantes, ce qui entraîne un risque vital pour l’organisme (crise cardiaque par exemple). Le cerveau va alors avoir une réaction de défense : il va « disjoncter » (on parle de dissociation) en produisant des neuromédiateurs de type morphine qui vont bloquer les connexions de l’amygdale avec le reste du cerveau. La sécrétion d’hormones de stress est coupée nette – le cœur se calme, les muscles se détendent – mais cette libération de morphine entraîne aussi une anesthésie émotionnelle et physique. La violence continue, mais la victime a le sentiment de ne plus être vraiment là, d’être comme dans un film.

Comme l’amygdale est déconnectée du reste du cerveau et que le cortex n’a pas su analyser ce qui s’est passé, l’évènement traumatique n’est pas intégré de façon normale, comme les souvenirs qui sont stockés dans la mémoire autobiographique. Il reste donc stocké de façon dysfonctionnelle. Lorsque la victime va être confrontée à une situation  rappelant cet épisode de violence, sa mémoire traumatique va se rallumer et lui faire revivre l’évènement (images, odeurs, bruits). Comme le cerveau ne reconnaît pas ces images, il pense que c’est la première fois que cela se produit, que cela arrive dans le présent, et il va déclencher une cascade d’hormones de stress entraînant les mêmes angoisses et les mêmes douleurs que lorsque l’épisode de violence a eu lieu.

Il est essentiel pour la victime de comprendre ces reviviscences, qui peuvent survenir à tout instant et qu’elle n’arrive pas à contrôler. La victime n’est pas folle : c’est son cerveau qui a stocké ce souvenir traumatique de manière dysfonctionnelle. Ce « bug » n’est pas irrémédiable et il pourra être corrigé avec une prise en charge spécialisée. Par ailleurs, la victime ne doit pas culpabiliser : quand le cerveau d’une personne disjoncte, celle-ci est incapable de crier et de se défendre. C’est un réflexe physiologique et cela ne traduit ni une faiblesse, ni une acceptation des violences subies.

Le phénomène d’emprise

En plus du traumatisme psychologique provoqué par les violences, les victimes se retrouvent littéralement piégées dans un processus d’emprise et de conditionnement – similaire à celui employé dans les sectes. 

La domination et le contrôle sont d’abord acceptés car ils sont présentés sur la forme de la jalousie : c’est parce que je t’aime que je suis comme ça.  Petit à petit, les victimes vont perdre tout esprit critique et « s’habituer » à la violence. Plus celle-ci perdure et s’intensifie, plus la victime perd confiance en elle : elle est déstabilisée, angoissée, isolée et devient de moins en moins capable de prendre une décision. Elle trouve même des excuses à son agresseur. Il ne l’a pas fait exprès. Ce n’est pas évident pour lui au travail en ce moment. Il a eu une enfance difficile… Comme par effraction, l’agresseur pénètre le territoire psychique de sa victime : il colonise son esprit, brouille ses limites et lui injecte une culpabilité qu’il n’éprouve pas. Le phénomène de dissociation, évoqué précédemment, vient très souvent renforcer l’emprise. La victime est dans un état de stress permanent, même en l’absence de son agresseur.

Dans une relation d’emprise, l’agresseur alterne constamment phases de séduction et phases de violence, de plus en plus manifestes. Lorsqu’il devient prince charmant, le crapaud donne à sa victime l’illusion d’être un parfait gentleman – jouant la carte de la victime d’une enfance tourmentée ou d’un divorce malheureux. Ce simulacre d’échange affectif est en fait une séduction narcissique, destinée à fasciner l’autre et à le paralyser. C’est un lavage de cerveau par lequel l’agresseur cherche à soumettre petit à petit sa victime et la garder à sa disposition. Par ailleurs, le crapaud fait preuve d’une imprévisibilité extrême : ses agressions sont soudaines, incontrôlables, si bien que la victime n’a aucun moyen d’agir pour changer la situation. La femme est conditionnée, comme une sorte de dressage : elle n’arrive plus à imaginer comment elle pourrait changer les choses et ne se sent pas capable de le faire. On parle d’impuissance apprise.

Il n’existe pas de profil type de femmes victimes de violences conjugales. C’est la configuration de la relation elle-même qui suffit à expliquer le piège. Il se peut qu’une femme ait été fragilisée dans son enfance (abus sexuels, contexte familial violent, carence affective). Dans ce cas, le partenaire potentiellement violent cherchera à profiter de sa fragilité. Mais il arrive aussi qu’une femme, n’ayant pas d’autre vulnérabilité que celle d’être une femme, se retrouve prise au piège d’un pervers narcissique qui saura exploiter n’importe laquelle de ses failles.

La vulnérabilité sociale

Au-delà de l’emprise au sein du couple, la difficulté qu’ont toutes les femmes à quitter leur conjoint violent est indissociable du statut qu’elles occupent dans la société. Malgré les bouleversements importants de ces dernières décennies, les femmes continuent d’être maintenue dans une position d’infériorité.

La célèbre anthropologue Françoise Héritier, décédée le 15 novembre 2017, a mis en lumière cette vulnérabilité sociale en dénonçant « la valence différentielle des sexes ». Les valeurs féminines (douceur, patience et instinct maternel) sont dévalorisées, car synonymes de passivité, de faiblesse ; alors que les valeurs masculines (force, courage, volonté d’agir) renvoient l’idée positive d’activité, de maîtrise du monde. Cette représentation sociale perdure depuis des siècles, malgré les récentes évolutions des mœurs et de la législation. Les parents – et notamment les mères – contribuent d’entretenir ces stéréotypes en élevant leurs garçons pour qu’ils soient forts, qu’il ne pleurent pas ; tandis que les filles apprennent à être douces, gentilles et à l’écoute des autres.

La télévision, les journaux, les films, la publicité : tous sont là pour rappeler aux femmes combien il est important de séduire et de combler sexuellement le partenaire… A une femme qui se plaint de la violence verbale de son compagnon, il n’est pas rare que l’entourage conseille d’être un peu plus gentille ou sexy. S’il est comme ça, c’est parce qu’elle ne doit pas être très dégourdie au lit celle-là… Mais attention, il faut être séduisante… mais pas trop ! Sinon, on risque de frôler la provocation et, si jamais les hommes l’embêtent, c’est qu’elle l’aura bien cherché.

En un mot : les femmes sont tenues responsables de la réussite du couple. Si leur conjoint dérape dans la violence, elles se sentiront en échec. Elles auront honte de se laisser traiter ainsi, d’être incapable de changer la situation, de ne pas avoir réussi à créer un foyer heureux. Cette honte va empêcher beaucoup de femmes de parler, laissant le piège de l’emprise se refermer peu à peu sur elles.

3 –  Briser la loi du silence pour sortir de l’emprise

Comment faire pour venir en aide à ces princesses, prisonnières de l’emprise d’un affreux crapaud ? On a souvent répété aux femmes qu’elles devaient « oser en parler ». Malheureusement, les victimes en sont très souvent incapables parce qu’elles sont tétanisées, terrorisées par leur agresseur qui leur a répété : si tu parles, je te tue ou je tue tes enfants. Dans beaucoup de cas, ce sont les témoins et les professionnels qui vont devoir briser la loi du silence et libérer la parole des victimes.

Le questionnement systématique

Psychologues, psychiatres, magistrats, médecins, sages-femmes, travailleurs sociaux, responsables institutionnels… mais aussi la famille, les amis. Tous ont un rôle essentiel à jouer pour permettre aux victimes de révéler les violences subies. Pour cela, il est nécessaire de prendre une posture pro-active et bienveillante qui passe par le questionnement systématique. Comment ça se passe à la maison ? Est-ce qu’il y a de la violence ? Est-ce que quelque chose vous fait souffrir ou vous a fait souffrir ? C’est à chacun de trouver la question qui lui va, mais il est important de la poser et de la poser à tout le monde – pas seulement aux femmes « qui ont la tête de l’emploi ». Arrêtons de croire qu’il s’agit d’une affaire privée ou que la personne risque de se sentir offensée par une question trop directe : c’est en posant des questions, en parlant des choses clairement que l’on parviendra enfin à lutter contre ces violences.

Une simple question peut changer le cours d’une vie, comme l’illustre avec beaucoup de justesse le court-métrage « ELISA » disponible sur le site stop-violences-femmes.gouv.fr.

Démonter la stratégie de l’agresseur

Que répondre lorsqu’une personne dit qu’elle subit la violence de son partenaire ?

  1. Il n’avait pas le droit.
  2. Le seul responsable, c’est lui.
  3. On peut vous aider.

C’est alors l’ensemble des professionnels, mais aussi les proches, qui devront unir leurs forces pour démonter la stratégie mise en place par l’agresseur.

Il l’isole ? Nous allons favoriser le lien social, la solidarité ; permettre à la victime de se forger un réseau, où elle pourra échanger et partager.

Il la traite comme un objet ? Nous allons l’encourager ; mais aussi valoriser ses choix, qu’elle décide de rester ou de partir. Les tentatives de départ manquées, l’alternance ruptures/réconciliations et les retraits de plainte sont souvent très difficiles à supporter pour l’entourage et les autres interlocuteurs de la victime (associations, médecins,…). Toutefois, il est important de garder à l’esprit que ces allers-retours font partie du processus normal de sortie de l’emprise. S’il y a retrait de plainte, c’est qu’il y a très souvent terreur – d’où l’importance de la protection.

Il la terrorise ? Nous allons la mettre en sécurité, l’aider à planifier son départ si elle le souhaite ; lui rappeler qu’en cas de danger, le juge des affaires familiales peut délivrer une ordonnance de protection.

Il l’incite à penser qu’elle est une incapable ?  Nous allons lui redonner de l’espoir, travailler avec elle sur son estime d’elle-même et sur sa capacité d’autonomie.

Il la culpabilise ? Nous allons lui montrer que son agresseur est l’unique coupable des actes violents. Nous allons lui expliquer que, si elle ne réagissait pas, c’est qu’elle était sous influence, un processus qui n’est pas pathologique, mais dont on peut comprendre les rouages tant au plan social que relationnel.

Il est aussi essentiel de lui rappeler ses droits : la gifle, les textos de flicage, le vol de papiers, le viol, tout ça c’est dans le code pénal. Ces comportements constituent des infractions pénales, c’est-à-dire un comportement reprouvé par la collectivité et puni par la loi (voir les sanctions pénales des violences conjugales). Depuis la loi du 22 juillet 1992, la qualité de conjoint ou de concubin constitue une circonstance aggravante de ces violences. Depuis la loi du 4 avril 2006, celle-ci a été étendue aux ex-conjoints ou concubins et à de nouvelles infractions (meurtres, viols, agressions sexuelles).

Le déclic

Et c’est là que se produisent de petits miracles. La victime apprend peu à peu à poser des limites et elle récupère ses capacités critiques. Elle prend conscience que son agresseur n’est qu’un humain avec ses vulnérabilités, ses faiblesses. Enfin, elle réalise que, si elle ne cède pas, l’autre n’a aucun pouvoir. Une fois sortie de l’emprise, la personne se trouve métamorphosée. Elle pourra alors analyser son histoire individuelle, souvent dans le cadre d’une psychothérapie, pour comprendre ce qui l’a rendue vulnérable et être capable de lutter contre les rechutes.

Une question reste néanmoins en suspens : partir ou rester ? C’est à la femme, et à elle seule, de prendre la décision qui lui convient. Certaines parviennent à rétablir une égalité dans le couple, à imposer leurs limites. Il n’est possible de rester que si l’homme est capable de traverser les conflits sans violence, d’écouter et de respecter la parole de sa compagne. La femme doit pouvoir exprimer son désaccord, montrer son énervement et sa fatigue, sans que cela ne déclenche une crise de violence chez son compagnon. Pour cela, elle devra cesser de le protéger, de le materner et apprendre à s’occuper d’elle-même. D’autres choisissent de mettre fin à la relation car elles reconnaissent leur impuissance à changer l’autre. La rupture pourra se faire par étapes ou bien brusquement, après un déclic, une colère massive ou quand un seuil intolérable est atteint (passage à la violence physique, enfants menacés…).

4 – Un enjeu sociétal majeur

Vous l’aurez compris : la violence de couple est un enjeu sociétal majeur. Derrière les statistiques effarantes, il y a des humains, femmes et hommes, qui souffrent au quotidien.

La violence de couple, c’est aussi la violence des enfants. Des enfants qui subissent très souvent des violences physiques de la part du parent auteur. Des enfants qui entendent leur père proférer quotidiennement des menaces de mort à l’encontre de leur mère. Des enfants qui ont parfois été conçus lors d’un viol conjugal. Des bébés qui naissent avec un stress post-traumatique, lorsque les violences ont lieu au cours de la grossesse. Des enfants qui grandissent avec des schémas relationnels faussés et qui éprouveront durablement des difficultés à comprendre ce qu’ils ressentent et à verbaliser leurs émotions. Des enfants, enfin, qui risquent fort de devenir à leur tour, agresseur ou victime, lorsqu’ils seront grands.

La violence de couple, c’est aussi la détresse des hommes. Des hommes déresponsabilisés qui cherchent à compenser leurs faiblesses par des comportements tyranniques, manipulateurs et violents. Des hommes fragiles psychologiquement, qui attendent de leur compagne, comme un enfant peut l’attendre d’une mère, qu’elle soulage leurs angoisses, leurs tensions et qui ne supportent pas de constater qu’elle n’y parvienne pas. Des hommes tiraillés par l’angoisse de l’abandon et de la dépendance. Des hommes qui recherchent la relation fusionnelle avec leur compagne, confondant amour et possession. Des hommes, enfin, qui souffrent de la puissance apprise et qui résistent mal à la pression et aux frustrations que l’on fait peser sur eux, à l’instar des femmes qui ont du mal à sortir du stéréotype du sexe « faible ».

La violence de couple, c’est un enjeu politique réel. Les mentalités bougent peu à peu, comme en témoignent les récents engagements d’Emmanuel Macron qui a lancé officiellement la grande cause nationale consacrée à l’égalité entre les femmes et les hommes par un discours prononcé à l’Elysée, le samedi 25 novembre 2017. Les décideurs ont compris que les violences de couple sont un problème de prévention, de formation des professionnels, de coordination des dispositifs… Reste l’épineuse question de la volonté et des moyens mis en place. Comme le souligne François Molins, procureur de la République près le tribunal de grande instance de Paris depuis 2011 : « Depuis la loi du 4 août 2014 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, nous avons aujourd’hui tout l’arsenal législatif dont nous avons besoin pour pénaliser les violences faites aux femmes et protéger ces dernières. En réalité, si on ne le fait pas, c’est qu’on n’en a pas la volonté. Il y a tous les outils pour être offensifs. » Si les associations féministes ont salué « l’engagement du président », elles ont aussi pointé du doigt « un catalogue de mesures irréalisables sans budget » (Le Monde, Novembre 2017). Le budget du secrétariat dédié passe à 30 millions d’euros, alors qu’il s’élevait à 28,81 millions, soit 0,008% du budget de l’état. Le budget transversal, réparti dans les différents ministères concernés, passe quant à lui à 420 millions d’euros en 2018, contre 397 millions d’euros en 2017. Les violences faites aux femmes, une priorité du gouvernement ? Pas sûre…

La violence de couple, syndrome d’une société qui décide à notre place ? Une société qui nous met sous emprise, hommes et femmes, et nous fait perdre nos limites. Un monde d’agresseurs et de victimes, avec « les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien… ». Un engrenage impitoyable du « faire toujours plus, vouloir toujours plus » qui pousse les personnes à bout et leur fait accepter l’inacceptable…

Sur ce, good night and remember what Simone said : « La fatalité triomphe dès que l’on croit en elle. »

* * *

Pour aller plus loin, je vous recommande vivement la lecture des remarquables travaux de Marie-France Hirigoyen, ainsi que les différents contributeurs à l’ouvrage d’Ernestine Ronai et Edouard Durand « Violences conjugales: le droit d’être protégée » (2017). Les idées développées dans cet article sont tirées des regards croisés de ces différents professionnels, dont je tiens à saluer l’intelligence, l’engagement et l’humanité.

Je vous invite également à lire cet entretien de 2009 que l’anthropologue Françoise Héritier avait accordé au magazine Sciences et Avenir. Une grande dame.

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