De sacrés bons méchants

Il voudrait être un méchant de James Bond, pour menacer la planète et soumettre le monde, armé jusqu’aux dents dans un repère qu’il imagine à l’intérieur d’un volcan ou dans une base sous-marine.

Je me surprends à fredonner du Bénabar, à la sortie de la séance d’Au revoir là-haut, la très belle adaptation cinématographique du roman de Pierre Lemaître par Albert Dupontel. Une histoire d’après-guerre, de famille, d’amour. Et surtout, un sacré bon méchant : le lieutenant Pradelle. Ah ce qu’il peut être méchant celui-là ! Traître. Sadique. Escroc. Magouilleur. Macho. Voilà un méchant réussi qui fait plaisir à voir !

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Le lieutenant Pradelle, interprété par Laurent Lafitte dans Au revoir là-haut d’Albert Dupontel

Et moi, alors ?

Je voudrais être un méchant… de James Bond ? Non, non, non. Docteur No, Goldfinger, Le Chiffre. Très peu pour moi…

Je voudrais être un méchant… de Batman ? Mais oui, bien sûr ! Batman, cette petite madeleine des séries télévisées de mon enfance. Un temps, que les moins de quinze ans ne peuvent pas connaître, où Coco, Jojo, Nag et Vaness enflammaient quotidiennement le petit écran, avant le départ pour l’école et l’heure du goûter.

Je vous propose un petit voyage dans le temps, à la rencontre de ces méchants de Batman, archétypiques intemporels de nos sociétés modernes : le mégalo, le croco, la poupée et la féline.

1. Le mégalo Ra’s al Ghul : la folie des grandeurs

On sait combien les beaux-parents peuvent être parfois envahissants, voire désobligeants – comme en témoignent les figures de contes de fée de la belle-mère acariâtre et du beau-père à la Barbe Bleue. Les super-héros aussi ont leurs histoires de famille et Batman ne fait pas exception à la règle. Avatar, quatrième épisode de la deuxième saison de Batman: The Animated Series, raconte l’histoire d’un trio tragique. Le père – Ra’s al Ghul – avide de pouvoir, qui s’oublie dans les bras d’une sorcière de l’Egypte Ancienne. Le gendre – Batman – justicier masqué, qui aime la fille et sauve le père. La fille – Talia – trop heureuse de retrouver son père, qui choisit de s’enfuir avec lui, abandonnant Batman à la poussière du désert. Pas facile tous les jours, la vie de super-héros.

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Le mégalo Ra’s al Ghul dans l’épisode Avatar de Batman: The Animated Series

Ra’s al Ghul aurait tout à fait sa place dans un épisode d’Indiana Jones. A l’instar du Docteur Belloq des Aventuriers de l’Arche Perdue et du vilain Donovan de La Dernière Croisade, Ra’s al Ghul est un érudit – plutôt bel homme d’ailleurs – que la soif effrénée de connaissance et de pouvoir a fait peu à peu basculer dans la folie. Apprenti sorcier, initié au secret de l’immortalité, Ra’s al Ghul est condamné à errer à travers les siècles, rongé par ses rêves de grandeurs et de puissance, laissé pour mort à de nombreuses reprises, mais chaque fois ressuscité. On lui souhaiterait presque une mort haute en couleur, à la hauteur de sa démesure – comme Belloq qui explose, tel une saucisse de Francfort, devant l’arche de l’Alliance, ou Donovan qui subit un vieillissement accéléré, sous les cris hystériques de la belle Professeur Schneider.

Ra’s al Ghul vous a sans doute fait sourire, avec son costume vert criard et sa barbichette grisonnante, mais ses rêves de toute puissance sont tout aussi inquiétants que les lubies transhumanistes, bien actuelles, des grands groupes de la Silicon Valley. Chaque année, les dirigeants de Google mettent en effet des sommes astronomiques à disposition des chercheurs les plus imaginatifs de la planète pour « faire reculer la mort » (Alternatives Economiques, Avril 2017). La California Life Company, fondée par Google en 2013, est entièrement vouée à l’objectif de rallonger la vie humaine de 20 à 100 ans, voire plus (Le Figaro, Août 2017). Marc Zuckerberg de Facebook affiche des ambitions un brin plus modestes : « guérir, prévenir et gérer toutes les maladies » (Le Monde, Septembre 2016). Rien que cela.

L’immortalité. Difficile de croire qu’elle puisse encore faire rêver, dans un monde de plus en plus inégalitaire, à l’avenir écologique incertain, qui comptera près de 10 milliards d’individus d’ici 2050 (Le Monde, Juin 2017). L’immortalité. Un objectif inquiétant quand on sait la quantité d’information que nous transmettons quotidiennement, sans même nous en apercevoir, à Google et Facebook (Ouest France, Avril 2017). Prétendre, par la science et l’organisation, faire le bonheur des hommes, y compris malgré eux : voilà qui rappelle Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1931) et le 1984 de George Orwell (1949). D’immortalité à eugénisme, il n’y a qu’un pas. L’immortalité : une utopie bien dangereuse…

2 – Le croco killer : la méchanceté dans la peau

I guess that’s what I was doing: being myself. C’est sur cette réplique de Killer Croc que s’achève l’inquiétant Sideshow, premier épisode de la deuxième saison de Batman: The Animated Series. Killer Croc, c’est le méchant de mon enfance. Deux yeux jaunes luisants, un corps blafard tout en écailles, et une grande gueule menaçante, pleine de crocs, prête à mordre. Ce qu’il a pu me donner la frousse celui-là…

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Killer Croc dans l’épisode Sideshow de Batman: The Animated Series

Sideshow raconte l’histoire d’un transfert pénitentiaire qui tourne mal. On ne peut s’empêcher de sourire de la négligence des gardiens : quelle idée de transporter un homme-crocodile, dangereux psychopathe de surcroît, sans penser à lui mettre de muselière… Bref. Comme on s’en doute, Killer Croc s’échappe, brisant ses chaînes d’un coup de mâchoire. Heureusement, Batman n’est pas loin. S’en suit une course poursuite effrénée, dans un décor onirique où s’enchaînent canyons, forêts et cascades. Killer Croc finit par distancer Batman. Puis, c’est la rencontre. Le Lacrymal Circus. Un havre de paix, hors du temps, où se sont réfugiés des Freaks, anciens phénomènes de foire n’aspirant qu’à un peu de tranquillité. Un Monsieur Royal bossu ; un géant tout en muscles ; deux belles trapézistes siamoises et le petit Billy, mi-garçon, mi-otarie. La grande famille accueille Croc à bras ouverts, croyant sans hésiter à son histoire d’évasion d’un spectacle de monstres. Seulement voilà, lorsque Monsieur Muscle laisse échapper que les forains ont mis un joli pactole de côté, il n’en faut pas plus pour susciter la convoitise du reptile… Batman arrivera à temps – manquant au passage de finir empalé au bout d’une fourche, telle une vulgaire botte de paille – et mettra le croco hors d’état de nuire.

Killer Croc, en voilà un sacré méchant : un méchant de nature, qui ne peut réfréner ses pulsions animales et ses instincts de tueur. Alors bien sûr, la vie de Croc n’a pas due être facile tous les jours. Sa biographie fictive sur Wikipédia n’a rien à envier à celle de Cosette des Misérables. Croc est né atteint d’une maladie rare de la peau qui lui donne l’apparence d’un crocodile. Sa mère est morte en accouchant, son père l’a abandonné, et il fut élevé par une tante alcoolique, l’empêchant de grandir dans un foyer idéal. S’en suit une enfance chaotique, ponctuée de mauvaises blagues – Eh ! Sac-à-main ! Ta mère s’appelle Odile ? – et de séjours en maisons de correction, avant que Croc ne sombre définitivement dans la noirceur du crime.

Killer Croc, méchant malgré lui ? La méchanceté serait-elle innée chez lui, à l’instar d’une tare héréditaire qui ne demandait qu’à croître et dont il ne pouvait se défaire ? – Killer Croc, victime de la société ? Adorable Schnappi qui ne demandait qu’à être aimé, mais qui a fini par basculer du côté obscur de la force, faute de reconnaissance ? – Killer Croc, méchant assumé ? Un vilain croco qui aime faire le mal pour le mal et mériterait tout bonnement de finir transformé en sac ? Le débat est ouvert. Je dirais même plus : le débat est tout vert, à l’instar du croco.

3. Baby-Doll : la poupée qui voulait jouer Lady Macbeth

J’aimerais vous présenter un personnage peu connu de la série Batman, mais que j’affectionne tout particulièrement : Mary Dahl, alias Baby-Doll, qui donne son nom au onzième épisode de la deuxième saison de Batman: The Animated Series. C’est une histoire qui détonne dans la série des aventures du justicier masqué. Pas question de conquête du monde, ni de plan machiavélique pour semer la terreur à Gotham City. Baby-Doll, c’est l’histoire d’une vengeance. Comme dans tout bon épisode de Batman, l’action se déroule dans la pénombre, mais pas celle des ruelles sordides de Gotham : celle d’un studio de télévision.

Baby Doll
Baby-Doll dans l’épisode éponyme de Batman: The Animated Series

Mary Dahl est atteinte d’hypoplasie systémique : son corps s’est soudainement arrêté de grandir, la condamnant à ressembler toute sa vie à une adorable fillette de cinq ans. Vedette éphémère de la sitcom Love that Baby où elle incarne Baby-Doll, elle quitte la série pour s’essayer au théâtre, sans grand succès. Comment prendre au sérieux une Lady Macbeth interprétée par une gamine de cinq ans ? Les échecs s’enchaînent et Mary Dahl finit par ne plus avoir qu’une seule idée en tête : réunir la seule et vraie famille qu’elle ait jamais eue – ses anciens partenaires de Love that Baby – et prendre sa revanche sur le détestable cousin Spunky, qui lui avait volé la vedette peu avant qu’elle ne quitte le show. Quelques kidnappings plus tard, les membres de famille se retrouvent réunis dans les anciens studios de Love that Baby, affublés de leurs costumes d’époque, contraints de rejouer les scènes de Love that Baby, encore et encore, sous la menace de caïds armés de mitraillettes… Heureusement, Batman et Robin arriveront à temps pour empêcher Baby-Boll de faire sauter toute la petite famille à la dynamite. S’en suivra une épique course poursuite en voiture à pédale, dans une fête foraine ; puis une très belle scène finale, dans laquelle Baby-Doll sanglote tout contre Batman, après avoir aperçu son reflet déformé – celui de la femme qu’elle devrait être – dans un miroir du palais des glaces.

Je suis frappée par la pertinence du personnage de Baby-Doll, emblématique de nos sociétés modernes, où mythe de la jeunesse éternelle et peur de vieillir côtoient un besoin maladif de notoriété et de reconnaissance. Des exemples, vous en connaissez déjà pléthore. Ces starlettes d’un jour qui tentent toute leur vie durant de raviver l’attention du public. Ces stars d’une décennie, qui ont marqué leur temps, et s’agitent tant bien que mal pour que les projecteurs se braquent à nouveau sur elles. Ces adeptes du botox qui font appel à des chirurgiens – avec plus ou moins de succès – pour empêcher le temps de faire son œuvre…

Baby-Doll, c’est une réflexion sur le succès, le temps qui passe mais aussi l’acceptation de la différence. Combien d’acteurs ou d’actrices sont cantonnés à un certain type de rôle, parce qu’il est grand et musclé, qu’elle est blonde et jolie, qu’il est noir avec une belle gueule, qu’elle est boulotte mais pas trop quand même. En voit-on souvent des acteurs ou des actrices en situation de handicap dans les Blockbusters hollywoodiens ? Leur donnerait-on le rôle vedette dans un film ou une pièce de théâtre ?

4. La féline Catwoman : libérée, délivrée…

Difficile d’écrire un article sur Batman sans la citer. Blonde, toute de noir vêtue, elle a fait tourner la tête de notre justicier masqué avec ses beaux yeux en amande et ses adorables petites oreilles de chat. Vous l’avez reconnue : il s’agit de Catwoman – de son vrai nom Selina Kyle. Batman fait sa connaissance dans les épisodes 15 et 16 de la première saison de Batman: The Animated Series : The Cat and the Claw Part I and Part 2. S’enchaînent une série de rencontres, plus improbables les unes que les autres, entre Bat et Cat, puis Bruce et Selina (qui préférerait de loin un rencard avec Bat), puis Cat et Bat (qui ne sait plus trop où donner de la tête entre Selina et Cat), puis Bruce et Selina (qui finit par se dire que Bruce n’est pas un si mauvais bougre que cela), etc. Un grand classique du comics américain. Il faudra tout même que l’on m’explique un jour comment il est possible de fricoter avec deux hommes (ou deux femmes) différent(e)s, sans se rendre compte qu’il s’agit d’une seule et même personne. Justiciers, certes ; mais pas très physionomistes…

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Catwoman dans l’épisode The cat and the Claw part 1 de Batman: The Animated Series

La Catwoman de Batman: The Animated Series affiche une ressemblance troublante avec notre Brigitte nationale (Bardot, bien sûr). Deux blondes aux courbes étourdissantes. Deux croqueuses d’hommes au caractère bien trempé. Deux ferventes défenseures de la cause animale. Cela dit, les deux épisodes ne révéleront pas grand chose de plus sur l’histoire de Selina Kyle. Que fait-elle dans la vie? Qui est cette mystérieuse colocataire / secrétaire avec laquelle elle partage ses appartements ? Pourquoi cette passion effrénée pour nos amis à pattes ? Pourquoi les chats ? Pourquoi pas les cochons d’Inde ou les flamands roses ? Bref, je vous avoue que cette Catwoman me laisse un peu sur ma faim.

Heureusement, Tim Burton est passé par là.

Batman : le Défi offre selon moi l’incarnation la plus intéressante du personnage de Catwoman, avec l’époustouflante prestation de Michelle Pfeiffer. Secrétaire maladroite, lunaire, engoncée dans un affreux costume brun-kaki-beige-on-ne-sait-pas-trop. La première apparition de Selina Kyle dans le film offre une scène d’anthologie où son abject chef, Max Shreck, alias Christopher Walken, lui assène une réplique digne de figurer au palmarès du blog 365Raiponce :

Selina Kyle : « I have a suggestion … Well, actually, really, just more like a question. »

Max Shreck : « I’m afraid we haven’t properly housebroken Ms. Kyle. In the plus column though, she makes a hell of a cup of coffee. »

Il y a des baffes qui se perdent.

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Selina Kyle, alias Michelle Pfeiffer dans Batman : le Défi de Tim Burton

Rassurez-vous, l’ingénue secrétaire troquera vite sa tenue brun-kaki-beige pour une combinaison toute en cuir et lycra, bien plus saillante. Selina se métamorphose en Catwoman, dans une scène époustouflante-à-la-Burton, comme on les aime, après avoir été défenestrée du quinzième étage par le vilain Shreck et ramenée à la vie par une horde de chats de gouttière. Après ça, on comprend mieux sa lubie des félins et ses quelques rancœurs envers la gente masculine.

Alors Catwoman, une méchante de Batman ? Rien n’est moins sûr. Quand on voit la bande de machos qui règnent en maîtres sur Gotham City, on bien heureux de se dire que Catwoman est là pour leur botter les fesses de temps à autre. Et puis, Catwoman est aussi là pour rappeler à Bruce Wayne – justicier certes, mais avouons-le un peu macho – qu’une femme est tout aussi capable d’arrêter les supers vilains que lui. Catwoman, une figure féministe? Ne nous emballons pas non plus – la belle se balade tout de même en combinaison cuir et lycra, enchaînant les acrobaties sexys sur les toits de Gotham City… Batman reste avant tout un comics américain.

J’aurais bien sûr pu vous parler du Joker, de Double-Face, du Pingouin, de l’Épouvantail ou encore du Ventriloque – mais je préfère vous laisser (re)découvrir ces affreux, tous plus vilains les uns que les autres, au travers des aventures de Batman. Des petits bijoux d’animation comme cela, on n’en fait plus beaucoup.

Et toi lecteur, voudrais-tu être un méchant de Batman ? … de James Bond ? … de Walt Dyney? Si oui, lequel ?

Sur ce, good night and beware the batman !

* * *

2 commentaires sur “De sacrés bons méchants

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  1. Très sympa ton article. Et il l’est sur plusieurs points:
    – Le fait de se pencher sur des méchants de Batman bien moins célèbres que le Joker. Ça rafraichit.
    -Le fait d’expliquer comment ces méchants ce sont construits. Ceci met en valeur le côté polar noir de la série Batman affirmant que c’est le désordre social et l’injustice qui amènent de simples individus à commettre des crimes. Et même quand le méchant est arrêté, il laisse une lourde emprunte sur les héros et sur la société (on est loin du Batman de 1966).
    -Le fait de commencer un tel sujet par un magnifique film d’Albert Dupontel avec un méchant bien réussi, reflétant tout ce qu’il y a de repoussant sans tomber dans la caricature. Ce film prouve que le Cinéma Français peut très bien se pencher sur de tels problématiques.

    Encore une fois, très bon article, je m’abonne avec joie.

    J'aime

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