Le secret de la réussite allemande ou « Mein Herz schlägt Schlager »

 

Depuis ce début d’année 2017, l’économie allemande a le vent en poupe : « L’Allemagne connait un excédent budgétaire record de 24 milliards d’euros » (L’Express, Février 2017) ; « Allemagne : la croissance économique progresse encore au premier trimestre » (Le Monde, Mai 2017) ; « Sous Merkel, l’économie allemande s’est imposée comme moteur de l’Europe » (Le Figaro, Septembre 2017).

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Le Français bougon et envieux ne peut s’empêcher de lorgner de l’autre côté du Rhin et se demander quel peut bien être le secret d’une telle réussite. Laissons de côté toutes considérations économico-socio-techno-politico- historiques : le véritable secret des Allemands, c’est leur musique !

Leur musique ?!

Je vous vois déjà vous gratter la tête devant votre écran, tentant de vous souvenir de la dernière fois que vous avez écouté de la musique allemande. Les mélomanes citeront sans hésiter Beethoven, Wagner et Bach ; les connaisseurs se souviendront de Scorpions et Fool’s Garden (si, si, ce sont des groupes allemands !) ; les adeptes de Métal vous parleront avec passion de Rammstein et de Oomph! ; et les fleurs bleues se rappelleront avec émoi de ce chanteur androgyne à la chevelure indescriptible qui avait fait tourné les têtes (et écorché bien des oreilles !) : Bill Kaulitz de Tokio Hotel.

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Mais il existe un tout autre style de musique, peu connu, qui s’exporte rarement en dehors des frontières de l’Allemagne. Ce style de musique, c’est le secret de la réussite allemande. Ce style de musique, c’est le Schlager.

Issu du verbe allemand schlagen qui signifie « frapper, taper », le Schlager est apparu en Europe au début du XXème siècle. Les Anglais l’appellent le hit ; les Français le tube ou la variété ; mais c’est en allemand que le terme prend tout son sens, faisant référence à la cadence effrénée des coups frappés sur la batterie qui rythment ce style de musique si particulier.

Le Schlager connaît sa période de gloire dans les années 1960 avant de passer peu à peu de mode après les années 1970. Souvent incompris, moqué, il connaît un regain de popularité sans limite depuis la fin des années 1990 – surtout en Allemagne. Car les Allemands l’ont bien compris : le Schlager, c’est la clef du succès.

1. Le Schlager : une histoire de passion

Pour comprendre le pouvoir du Schlager, il faut revenir à son essence même : la passion. Les chanteurs de Schlager sont tous habités par la même audace, la même fougue et ils dégagent chacun un puissant magnétisme auquel il est difficile de résister.

L’un des exemples les plus frappants est celui de CC, alias : Costa Cordalis.

Schlager niveau 1 : Aucune maîtrise de la langue de Goethe n’est nécessaire pour apprécier « Anita ». Pas besoin non plus de connaissances musicales quelconques pour chanter à tue-tête : Anitaaaaaa, Anitaaaaaa! Réservée aux matins difficiles, cette chanson est l’assurance d’une journée gaie et optimiste, toute en douceur.

Mais le Schlager, c’est aussi la rage de vivre, l’envie de tout donner.

Lorsqu’ils font face à leur destin implacable, les Français se morfondent sur les notes de Jacques Brel, Serge Lama ou encore Barbara. Comme le chante si bien Bénabar dans son album Les Risques du Métier : « Certains construisent des châteaux, ils y mettent des perles de pluie ; Moi j’ai fixé une étagère, elle est d’ailleurs tombée depuis ». Les Français se résignent, ils baissent les bras. Les Allemands, eux, écoutent Andrea Berg.

Schlager niveau 3 : Là, une certaine maîtrise de l’allemand n’est pas déconvenue. Il serait tellement dommage de passer à côté des paroles de « Du hast mich 1000 Mal belogen » – dont voici un petit extrait : « Du hast mich 1000 Mal belogen, du hast mich 1000 verletzt, ich bin mit dir so hoch geflogen, doch der Himmel war besetzt. Du warst der Wind in meinen Flügel, hab so oft mit dir gelacht, ich würd’ es wieder tun mit dir, heute Nacht. » (« Tu m’a trompée 1000 fois, tu m’as blessée 1000 fois, je me suis envolée si haut avec toi, mais il n’y avait plus de place dans le ciel. Tu étais le vent dans mes ailes, j’ai pensé si souvent à toi, s’il le fallait, je le referai avec toi, cette nuit. »)

2. Le Schlager : chanter l’engagement

Le Schlager ne serait pas le Schlager sans un engagement fort. Si les paroles des Schlager peuvent paraître insouciantes, voire légères, pour le profane, les initiés savent en apprécier toute la profondeur et la richesse.

Andreas Zaron et Verena Rendtorff s’engagent pour une mobilité plus verte, incitant à laisser la voiture au garage pour prendre les transports en commun.

Schlager niveau 5: Le niveau monte encore d’un cran avec « Das ganz große Glück (im Zug nach Osnabrück) ». Vous saurez apprécier la subtilité des chorégraphies et la modernité des costumes.

D’autres chanteurs de Schlager militent pour un environnement plus propre, à l’image de l’impétueux Jürgen Drews.

Schlager niveau 6 : D’influence résolument country, « Ein Bett im Kornfeld » fait l’éloge d’un monde idyllique où chacun peut se faire un lit d’une meule de foin, d’un champ de coquelicot ou d’un duvet de mouton. « Ein Bett im Kornfeld, das ist immer frei, Denn es ist Sommer und was ist schon dabei? Die Grillen singen und es duftet nach Heu, wenn ich träume. Mmmh… » (« Un lit dans le champs de maïs, c’est toujours disponible, car c’est l’été, et alors? Les grillons chantent et ça sent le foin, quand je rêve. Mmmh… »)

3. Schlager et Schlager

Attention toutefois à ne pas se méprendre : il y a Schlager et Schlager. Des simili Schlager se sont développés un peu partout en Allemagne, tout particulièrement en Bavière sous l’influence du Tyrol. C’est par exemple le cas de l’œuvre musicale du chanteur Hansi Hinterseer – idole absolue des octogénaires allemandes, comme ma grand-mère (que j’embrasse bien fort par la même occasion). Ce n’est pas du Schlager, c’est du yodel – qui ne se l’avoue pas.

Revenons donc au Schlager, le seul l’unique, avec un maître dans l’art : DJ Ötzi.

Ötzi, c’est un rebelle, un insoumis. Il n’a aucune limite. C’est un des rares chanteurs à faire preuve d’une audace sans foi ni loi, allant jusqu’à inverser l’accusatif et le datif dès les premiers couplets : « Und ich danke Gott dafür, dass er mir dich gegeben hat ».

Schlager niveau 8 : « Ein Stern (der deinen Namen trägt) » : la chanson de Noël allemande par excellence. Celle que vous entendrez forcément si vous allez visiter un marché de Noël en Allemagne, celle que vous aurez en tête pendant des semaines, voire des mois, après une seule écoute.

4. Le Schlager : intemporel

La force du Schlager c’est qu’il traverse les époques, envers et contre tous. Le Schlager est intemporel. Et celui qui incarne le mieux cet intemporel, c’est Drafi. Drafi Deutscher. Ce chanteur de Schlager a laissé une trace mémorable dans l’histoire musicale du XXème siècle. Drafi Deutscher a fait chanter et continue de faire chanter des générations entières d’Allemands. Une légende.

Schlager niveau 10 : « Marmor, Stein und Eisen bricht » ou le Schlager par excellence.

Marmor, Stein und Eisen bricht – Version 1965

Marmor, Stein und Eisen bricht – Version 1974 (Oh yeah !)

Marmor, Stein und Eisen bricht – Version 1998

Alors bien sûr, le destin de Drafi Deutscher reste singulier. Il y a beaucoup de chanteurs de Schlager qui finissent mal…Vous vous souvenez du beau Jürgen Drews et de son champ de maïs ? Eh bien maintenant, il chante « Ich bau dir ein Schloss » (âmes sensibles, s’abstenir !). Du yodel ça, pas du Schlager.

5. Le Schlager : un prétexte ?

Maintenant que vous connaissez tout sur le Schlager, les plus perplexes d’entre vous me demanderont : mais quel rapport avec la croissance économique allemande? La réponse est simple : chanter des Schlager rend heu-reux !

Sous ses airs sérieux, l’Allemand cache un tempérament espiègle, hardi et créatif – la preuve : l’Allemand est le seul à oser porter l’audacieux combo chaussettes/tongs. Chanter des Schlager à tue-tête provoque bien-être, détente, bonne humeur et lâcher prise. C’est un moyen efficace de libérer ses émotions, de retrouver légèreté et insouciance.

Et chanter, c’est aussi un moyen avéré pour fabriquer des endorphines : les hormones du bonheur. Chanter un Schlager, c’est produire en moyenne 2,7 fois plus d’endorphines qu’une chanson lambda (selon des sources sûres).

Les coachs d’entreprise l’ont bien compris : Chanter, c’est du sport ! Alors, faites comme Angela !

Tag der offenen Tür im Bundeskanzleramt 2009

Avant de vous quitter, je vous laisse méditer sur un autre concept typiquement allemand (étroitement lié au Schlager) : le Ohrwurm.

Weine nicht, wenn der Regen fällt… Dam dam! Dam dam!

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